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29 juin 2006

La saga d’un quartier montréalais : le Faubourg des Récollets, de friche à quartier numérique (5/5)

medium_cite_logo.gifAujourd’hui, seules huit phases de développement sur les dix prévues furent érigées, les deux dernières ayant été annulées. Ce résultat est à mettre en lien avec les fluctuations conjoncturelles auxquelles durent faire face les entreprises de l’économie numérique. Si boom il y eut, avec notamment le phénomène symbole de la « start-up »,  l’économie numérique  prit pourtant l’allure d’une interminable nécrologie à partir de 2001 avec ce que les économistes appellent « l’e-krach ». La demande en locaux pour la Cité du Multimédia s’effondra et, si les locaux du huitième bâtiment construit avaient trouvé preneur à 90% au moment de lancer la construction, cet édifice fut longtemps une coquille vide à la recherche de locataires, avant que la Ville ne le reprenne pour y héberger ses services municipaux.
 
Qu’en est-il du quartier aujourd’hui ? Le fait majeur, c’est la gentrification accélérée. Si la fonction résidentielle en était à ses balbutiements lors de l’annonce de la création de la Cité du Multimédia, celle-ci va néanmoins l’accélérer. Les résidents attirés par ce coin de Montréal sont particulièrement aisés au regard des prix de vente pratiqués et des prestations offertes (piscines en terrasse, entrepôts industriels réhabilités en lofts…). medium_piscine_quai_commune.jpgLa conséquence de ces unités aux loyers élevés était inéluctable : la population d’artistes, qui s’était établie depuis les années 1980, n’eut guère le choix de se délocaliser.
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Quelles sont donc les raisons expliquant ce développement de projets immobiliers luxueux, amenant un type de population encore jamais vu dans le Faubourg ? La présence de la Cité du Multimédia en serait-elle la cause ?

On ne peut pas véritablement affirmer que les activités du numérique soient la cause de la gentrification observée, mais elles en sont un facteur de développement indéniable. En effet, le fait que le périmètre Cité Multimédia ait fait l’objet d’un projet de régénération urbaine d’envergure, en amenant une toute nouvelle population de travailleurs, permit d’envoyer un message positif aux promoteurs immobiliers quant au potentiel de développement du quartier. D’autant plus qu’un projet résidentiel eut déjà été réalisé (la phase 1 du Quai de la Commune).

Mais si la Cité du Multimédia agit comme facteur de développement résidentiel, il nous faut comprendre le phénomène socio-spatial qui consiste en l’attraction de populations riches dans le centre ancien montréalais, et par extension dans le péricentre désindustrialisé.medium_KIT346_press_kit_photo5_g.jpg

     En effet, les projets résidentiels de luxe du Faubourg des Récollets ne sont pas un cas isolé : nous assistons depuis quelques années à une floraison de ce type de projets. Bien sûr, les projets de régénération urbaine, tant dans le Vieux-Montréal, le Vieux-Port que dans les faubourgs adjacents y sont des facteurs importants. Mais il faut aussi comprendre qu’il y a un attrait contemporain pour le mode de vie urbain.

medium_KIT407_press_kit_photo4_g.jpg Nous pouvons dès lors affirmer que la Cité du Multimédia n’a finalement qu’accompagné ce phénomène en rendant le Faubourg des Récollets de nouveau attractif. Les activités de l’économie numérique, si elles modifient déjà le portrait socio-démographique du quartier péricentral désindustrialisé grâce aux travailleurs jeunes et bien rémunérés qu’elles fournissent, accélèrent donc de surcroît l’établissement de résidents favorisés économiquement, à la recherche d’une ambiance urbaine distinctive tout comme les travailleurs de l’économie numérique. Ce développement résidentiel dans le Faubourg est amené à se développer au regard du nouveau plan d’urbanisme de Montréal où le secteur Nord est affligé de la mention « secteur propice à une intensification des activités résidentielles » et le secteur Sud de « consolidation des secteurs ».medium_plan_urba_Mtl.jpg


À l’image du développement « néo-industriel » et résidentiel, la Cité du Multimédia suscite aussi le développement de commerces et services contribuant à une nouvelle « couleur » du quartier. Tout comme la morphologie, le type de commerces et services qui se développent depuis quelques années est le reflet des changements socio-culturels intervenant dans le secteur Sud du Faubourg.

Avec la réhabilitation de l’Avenue McGill qui borde le quartier, ce dernier s’intègre un peu plus à la centralité de la métropole de Montréal. Il bénéficie d’une mixité fonctionnelle (mais non sociale), mais souffre d’un déficit de gouvernance qui peut tendre vers une perte d’unicité.
 
Les photos suivantes permettent d'apprécier la manière dont le quartier s'est métamorphosé depuis les années 1980 :
 
1981 
medium_Faubourg_1981.jpg
2004
medium_Faubourg_2004.jpg
URBAblog  juin 2006

Références

Cité du Multimédia

Plan d'urbanisme de Montréal

Société de développement de Montréal

Centre d'histoire de Montréal

Héritage Montréal

Faubourg des Récollets 

28 juin 2006

La saga d’un quartier montréalais : le Faubourg des Récollets, de friche à quartier numérique (4/5)

Suite à la longue période de déclin,  le Faubourg redonna des signes de vie dans les années 1980 avec l’installation de nouveaux occupants : entrepreneurs, créateurs, artistes-peintres, designers, architectes, artisans. Tous furent attirés par la proximité du centre-ville, le caractère patrimonial et distinctif des bâtiments ainsi que le faible coût des loyers.

Tout ceci était bien entendu symptomatique de l’arrivée des yuppies et des artistes dans les zones déshéritées de la ville-centre nord-américaine. On comptait aussi parmi les nouveaux venus un incubateur d’entreprise en 1986 : Le CEIM. Une petite communauté commença ainsi à prendre forme. Elle comptera de nouveaux venus avec l’arrivée spontanée, dans le milieu des années 1990, d’entreprises du multimédia : une des premières entreprises du genre fut Discreet Logic, leader québécois du multimédia, qui localisa sa filiale, Behaviour, dans un entrepôt recyclé de la rue Duke du secteur Sud. Ce projet concrétisa l’intérêt suscité par l’économie numérique pour le Faubourg, prouvant ainsi son potentiel d’attraction.

Cette petite communauté s’organisa au cours des années 1990 en réponse à un vaste projet municipal de rénovation du Faubourg, qu’il nous est nécessaire d’aborder ici pour mieux comprendre la dynamique contemporaine. Parallèlement à l’arrivée de ces nouvelles populations et activités, le Plan directeur de l’arrondissement Centre prévit en effet en 1992 « un redéveloppement important » du Faubourg des Récollets, comprenant activités de bureaux dans le secteur Nord et prédominance du résidentiel dans le secteur Sud.

Ce projet, nommé « Quartier des Écluses » devait avoir une dominante résidentielle tandis que le reste du Faubourg devait permettre des usages multiples (bureaux, commerces, habitations, institutions). medium_maquette-5.jpgLa vision d’alors fut celle de Battery Park à New York et de Canary Warfh à Londres. Une surface de 600 000 m² devait être construite après la destruction des anciens bâtiments : l’aspect patrimonial, pourtant mis de l’avant dans la revitalisation du Vieux-Montréal, volait ici en éclat.medium_plan-ensemble.jpg

Mais l’effondrement de l’immobilier changea les règles du jeu et la contestation locale conduisit à une refonte du projet. En effet, ce dernier avait fait naître un vaste mouvement d’opposition de la part de la communauté du Faubourg. Une association fut créée pour défendre leurs intérêts : le Regroupement pour la Revitalisation du Faubourg des Récollets. Les membres voyaient dans le projet une menace de destruction du patrimoine industriel et de gentrification. En conséquence, la municipalité apporta des modifications au projet en 1995 pour conserver certains bâtiments et inclure des espaces de bureaux, des ateliers et services communautaires, tel qu’on peut le visualiser sur l’extrait du plan révisé. Mais la contestation persistante, enrichie par une crise des finances municipales, allaient sonner le glas du projet.

L’arrivée d’une nouvelle administration municipale en 1994 donna lieu à la création en 1995, la SDM (Société de Développement de Montréal : créée pour intervenir dans les quartiers victimes de la désindustrialisation et pour promouvoir et mettre en valeur le Vieux-Montréal). Elle reprit à son compte la propriété de l’ensemble des bâtiments du Faubourg acquis par la municipalité entre 1989 et 1992, dont il fallait trouver une vocation. Cela se révélait effectivement nécessaire pour rentabiliser l’acquisition à prix d’or de bâtiments qui avaient depuis grandement perdus de leur valeur. C’est ainsi que de nouvelles réflexions et de nouvelles approches de développement émergèrent pour le quartier et permirent de faire deux constats essentiels : le projet Quartier des Écluses fut irréaliste et le fait de ne pas avoir mis à contribution le cadre existant constituait une erreur importante. Cela signifiait la disparition de toute trace d’un passé industriel riche. Ces nouvelles approches se concrétisèrent dans la réalisation d’un premier projet (le Quai de la Commune)medium_QuaiCommune.jpg : il s’agissait du recyclage d’un bâtiment industriel abandonné de six étages, dont la transformation permit l’aménagement de 77 logements de type loft, privilégiant la mise en valeur d’éléments architecturaux.

En 1996, la SDM initia des consultations locales sur l’avenir du Faubourg. La municipalité, par ce processus de concertation, tenta d’apaiser la contestation. C’est une agence de consultation en urbanisme, le CIRQ (Centre d’Intervention pour la Revitalisation des Quartiers, devenu Convercité), qui coordonna la consultation. L’objectif était de définir une vision commune de développement entre les différents membres de la communauté locale, réunis en un groupe de travail. Parmi ceux-ci, on compta des représentants du CEIM et d’une association culturelle présente dans le quartier, du nom de Quartier Éphémère. Suite à la concertation, le milieu local s’organisa.
 
En novembre 1996 eu lieu l’évènement « Du rave à la réalité » réunissant professionnels du quartier, membres du groupe de travail chargés de la revitalisation du quartier et les représentants de divers services de la municipalité et de la SDM, dans le bâtiment de l’association Quartier Éphémère. L’objectif était de définir des projets et interventions pour la renaissance du Faubourg à travers un plan d’action. Nous étions bien ici en présence d’un véritable processus de développement économique communautaire. En 1997, l’Agence du Faubourg des Récollets (@FR) remplaça Le regroupement pour la revitalisation du Faubourg des Récollets. Elle fut chargée de la mise en place du plan d’action pour atteindre l’objectif de revitalisation. Cette coopération entre la municipalité et les acteurs locaux annonça la vocation future du Faubourg. Pourtant, ce processus participatif allait être écarté d’un coup un seul avec l’annonce gouvernementale en 1998 de la création d’un Centre de Développement des Technologies de l’Information dans le Faubourg.
 
En effet, en 1998, le gouvernement du Québec, sous l'impulsion de Bernard Landry, annonça l’inauguration d’une vaste politique en faveur du développement des activités liées aux NTIC. Une des mesures phares de cette politique tint en la création de Centres de Développement des Technologies de l’Information (CDTI). C’est ainsi que cinq CDTI furent créés en 1998 à travers le Québec (abolis depuis par le gouvernement Charest). En ce qui a trait à celui de Montréal, le gouvernement, de concert avec la municipalité, voulut en faire un puissant outil de marketing territorial capable de placer Montréal à la tête des métropoles concentrant les activités de l’économie numérique. Pour choisir son emplacement au sein de la métropole, le gouvernement fit un appel public de propositions auprès de différents propriétaires immobiliers. C’est alors que la SDM venta les mérites du Faubourg : c’était une zone fertile au développement de la Nouvelle économie, en raison des quelques entreprises déjà installées, en raison aussi d’une communauté locale en faveur de ce type de développement. De plus, la position géographique lui valait certains atouts : proche du quartier des affaires (CBD) comme du Vieux-Montréal, et qui plus est en bordure d’une autoroute.C’est pourquoi le gouvernement porta son choix sur les bâtiments désignés par la SDM. medium_KIT336_press_kit_plan_cite_2002_g.jpgCelle-ci pouvait alors espérer en sortir gagnante : seul un projet d’une telle envergure pouvait permettre de bonifier la valeur économique des terrains lui appartenant et d’en assurer la rentabilité à long terme en louant les locaux aux futures entreprises admissibles. La SDM se fixa dès lors comme objectif de régénérer le Faubourg à partir du développement du secteur de l’économie numérique, en mettant malheureusement de côté le processus participatif engagé avec la communauté locale. Pour mettre en oeuvre cette mission, elle s’allia avec deux autres partenaires et créa un bureau de projet, composé d’architectes, d’ingénieurs et de techniciens chargés d’ériger le parc immobilier. Mais rapidement, face à une demande grandissante de la part d’entreprises de l’économie numérique, le parc immobilier fut agrandi jusqu’à devenir la Cité du Multimédia.
 
Crédit images Quartier des Ecluses : Groupe Dufresne
Crédit photo aérienne Quai de la Commune : SDM 

27 juin 2006

La saga d’un quartier montréalais : le Faubourg des Récollets, de friche à quartier numérique (3/5)

À partir des années 1930, les quartiers péricentraux nord-américains déclinèrent avec le départ des activités (tant industrielles que commerciales) et des habitants. Ce fut le début du déclin de la centralité de la ville-centre. Le Faubourg des Récollets, en particulier le secteur Sud, fut frappé de plein fouet par la déconcentration des activités manufacturières. Avec la grande dépression des années 1930 commença le déclin du quartier péricentral : aucun nouveau bâtiment industriel ne fut construit entre 1931 et 1943. Au contraire, plusieurs usines fermèrent et déménagèrent en périphérie de Montréal. Le seul chantier de l’époque, c’était celui de la rampe d’accès ferroviaire du Canadien National : il s’agissait d’une rampe surélevée rejoignant une gare et qui eut pour conséquence d’isoler le quartier. Toutefois, le secteur Sud réussit à survivre, notamment grâce à une reprise de l’économie liée aux besoins matériels des alliés durant la seconde Guerre Mondiale : plusieurs petites usines, ateliers, fonderies ainsi que la centrale thermique du Canadien National, vinrent trouver refuge dans le sud du Faubourg. Suite à la guerre, de nouveaux bâtiments industriels furent construits, profitant de la croissance économique des années 1950. Mais le Faubourg, qui doit son existence à la présence du Canal de Lachine et du Vieux Port, allait être durement touché par l’ouverture de la Voie Maritime du fleuve Saint-Laurent. Celle-ci fut ouverte pour permettre le passage de navires plus volumineux que ne pouvait pas laisser franchir le Canal de Lachine. Ce dernier ferma en 1965. Mais plus que tout, ce fut la construction de l’autoroute Bonaventure en 1965 qui donna le coup de grâce au Faubourg : elle occasionna une vaste opération de rénovation qui entraîna la destruction de près de 200 bâtiments dans sa frange ouest. medium_KIT339_photo4_g.jpgDe plus, de la même manière que la rampe d’accès ferroviaire, celle-ci constitua un obstacle urbain majeur. À la même époque, l’activité industrielle déclinait dans le Faubourg, à la faveur de la déconcentration vers la périphérie, lorsque ce n’étaient pas les faillites d’usines. Dès lors, aucune nouvelle construction n’apparut avant la fin des années 1990.
Les opérations de rénovation se suivirent et occasionnèrent la destruction de près de 75 bâtiments dans le Faubourg : elles firent place à des espaces vacants, abandonnés à de vastes parkings. Cette réalité concerna avant tout le secteur Nord. Pour ce qui est du Sud, de grands édifices de briques étaient en voie de dégradation, et reposaient pour la plupart sur des sols contaminés.

Pour ce qui est de la perception du quartier de la part des Montréalais, le quartier n’était plus vu comme une zone industrielle prospère, mais bien comme un repoussoir urbain, une friche industrielle, vide de toute vie, insécure, teintée de « criminologie ». Cette situation d’agonie persista jusqu’à la fin des années 1990, car la situation économique et immobilière de Montréal ne permit pas à cette zone de trouver preneur. C’est pourtant en 1998 que le Faubourg allait renaître de ses cendres avec la création de la Cité du Multimédia. Mais les signes de renaissance furent enregistrés dès les années 1980 avec l’arrivée d’artistes et d’entrepreneurs, chose que j’aborderai dans la prochaine note de la saga.

26 juin 2006

La saga d’un quartier montréalais : le Faubourg des Récollets, de friche à quartier numérique (2/5)

À partir des années 1880, le Faubourg allait largement bénéficier de la deuxième grande vague d’industrialisation de Montréal, et même grandement y contribuer : ce fut l’âge d’or du Faubourg qui devint la zone industrielle la plus importante du Canada. L’industrialisation se réalisa essentiellement dans le secteur Sud, et ce, jusqu’en 1929. Ce secteur profita de la modernisation du port (1896), de l’agrandissement du Canal de Lachine (1875) et de l’arrivée d’autres voies ferrées (1871). De même, au début du XXème siècle, la compagnie ferroviaire Montreal & Southern Counties Railway inaugura un service de train de banlieue vers la Rive Sud du fleuve Saint-Laurent dont la gare était située rue d’Youville, au cœur du Faubourg, et qui subsiste encore aujourd’hui sous la forme d’un restaurant. Cette grande époque industrielle consacra le Faubourg en un territoire d’une grande singularité, de par son activité économique industrielle, sa vie ouvrière animée et sa physionomie homogène.

L’industrie faisait travailler les ouvriers dans les fonderies Eagle, Ives & Allen, Darling Bros, Montreal Architecture Works, Liberty Smeltin Words, dans des fabriques et usines produisant bois, machines spécialisées, chaussures, tonneaux, bouchons de liège, papier peint, café et épices, drogues médicinales, articles de plomberie. Le développement du transport par voie ferrée favorisait l’activité d’entreposage : on y trouvait une douzaine d’entrepôts. Aussi, une des spécialités locales était la présence de fournisseurs d’énergie : en plus de la New City Gaz, s’installa la Royal Electric en 1902 et la Montreal Light Heat & Power en 1928.
 
medium_Fonderie_darling.jpg Si les ouvriers étaient presque tous partis du secteur pour s’établir plus loin, à la faveur du tramway et du train de banlieue, les conditions de travail qui leurs étaient offertes ne s’amélioraient guère. Dans le quartier, une distinction s’établissait entre les ouvriers spécialisés et les ouvriers peu qualifiés, entre les secteurs de l’industrie lourde et de l’industrie légère. De plus, une multitude de petits et moyens commerces jalonnaient le quartier et contribuaient à une vie sociale animée.

Les années 1930 inverseront la tendance de l’industrialisation du Faubourg, à la faveur d’un mouvement général de déclin du centre des métropoles nord-américaines, que j’aborderai dans la note suivante.

25 juin 2006

La saga d’un quartier montréalais : le Faubourg des Récollets, de friche à quartier numérique (1/5)

La série de notes qui va suivre est consacrée à l’histoire passionnante d’un quartier, sorte d’échantillon urbain représentatif des dynamiques historiques qui ont traversé la ville nord-américaine. Il s’agit du Faubourg des Récollets, quartier historique de Montréal qui a vu naître la première industrialisation du Canada avant de sombrer dans la désuétude, pour au final renaître sous une apparence high-tech à travers le technopôle « Cité du Multimédia ».   

Mais d’abord, présentons le décors :

Le Faubourg est logé au cœur de la métropole de Montréal. Fondée en 1642, deuxième grande métropole du Canada après Toronto, capitale économique de la province francophone du Québec, Montréal prend place au cœur du fleuve Saint-Laurent, dans une configuration spatiale ouvrant la voie au vaste système hydrologique des Grands Lacs. Cette position contribua largement à son développement, d’abord comme poste de traite de fourrures dès 1611 grâce au Français Samuel de Champlain, puis comme pôle industriel à partir de 1880.

 

medium_Localisation_Recollets.png

 À proximité immédiate du quartier des affaires (CBD), du Vieux Montréal, du Vieux-Port et du Canal de Lachine, le Faubourg des Récollets est un quartier ancien qui doit son existence en grande partie à l’industrialisation de Montréal. Or, comme beaucoup d’autres quartiers péricentraux de Montréal, il a subi les effets déstructurants de la désindustrialisation, jusqu’à ce que ne s’établisse la Cité du Multimédia en 1998. Cette dernière est un vaste projet de régénération urbaine, visant à redonner vie à un quartier central tombé en désuétude tout en développant un secteur économique émergent : l’économie numérique. La photo aérienne suivante permet de visualiser le Secteur Sud du Faubourg, pris en tenaille entre le Canal de Lachine au sud, l’autoroute urbaine à l’ouest, le Vieux-Montréal à l’est et un vaste parking au nord en attente de projets résidentiels.

medium_photo_aerienne_Recollets.jpg
Trois grandes périodes ont ainsi marqué l’évolution de ce quartier, en passe de devenir aujourd’hui un des quartiers les plus attractifs de la métropole. Ce sont ces grands moments structurants que je vais décrire à travers cette saga urbaine, qui comprend 5 épisodes. Débutons par le récit de la naissance du Faubourg. Il fut un des premiers quartiers manufacturiers qui bénéficia de l’industrialisation de Montréal. Proche du port et du centre ancien, accolé au Canal de Lachine, accessible par la voie ferrée, son destin industriel était dès lors naturel. Comment est-il devenu la zone industrielle la plus importante du Canada au tournant du XXème siècle ?

Avant de plonger dans la fumée de la grande époque manufacturière du Faubourg qui s’étale des années 1880 jusqu’aux années 1930, nous commencerons par un bref historique, de la naissance du Faubourg jusqu’à ses premiers pas vers l’industrialisation.

Le Faubourg, qui tient son nom de l’ordre franciscain des Récollets, établi au Canada dès 1615, doit son origine aux mauvaises conditions de vie qu’offrait la ville fortifiée : incendies, surpopulation, manque d’espace furent le lot quotidien de cette ville dont les fortifications datent de 1722. À la recherche de conditions meilleures, nombre de personnes s’établirent dans les faubourgs au-delà des remparts : le Faubourg Québec à l’est, le Faubourg St-Laurent au nord et le Faubourg des Récollets à l’ouest. Celui-ci resta profondément agricole jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, ce que montre ce plan de Montréal daté de 1717 où apparaissent en orangé l’emprise actuelle du Faubourg.medium_Plan_Mtl_1717.png

Avec la destruction des fortifications entre 1801 et 1817, ce sont les trois faubourgs qui connurent un développement urbain certain. À partir de 1815, plusieurs facteurs firent accélérer le développement industriel de la partie sud. Ce fut tout d’abord une vague d’immigration en provenance des îles britanniques : Anglais, Écossais, Irlandais s’installèrent essentiellement dans le secteur et fournirent la principale main d’œuvre du chantier du Canal de Lachine, second facteur d’industrialisation. Celui-ci permettait la navigation des voiliers et bateaux à vapeur, de plus les écluses fournissaient l’énergie hydraulique pour les industries. Le dernier facteur fut l’arrivée du rail en 1847 avec un chemin de fer assurant la liaison Montréal-Lachine. Le territoire Sud vit ainsi l’apparition de quelques manufactures, entrepôts, petites fabriques, commerces et maisons de toutes dimensions. L’heure n’était pas encore à l’industrialisation dans ce quartier résidentiel, mais le terreau y était très fertile.

C’est ainsi qu’à partir de 1850, à la faveur des débuts de la Révolution industrielle à Montréal, une première vague d’industrialisation eut lieu dans le Faubourg. De grands changements s’effectuèrent, tant dans la structure économique que morphologique : au nord, la rue Notre-Dame accueillit de nouvelles manufactures, des petits commerces (quincailleries, boulangeries) et des auberges. Au sud, bien que le territoire demeurait peu industrialisé, de nouveaux entrepôts furent construits, soit Basby Lambe et Law & Young (1857), Meldrum Bros (1870).  Une fonderie (Ives & Allen) s’installa rue Queen. De plus, la New City Gaz s’établit en 1859 à l’ouest du secteur (rue Ottawa), elle produisait le gaz, énergie utilisée à Montréal depuis 1836, entre autres pour l’éclairage. L’usine Gardner & Sons’ s’installa à cette période au coin des rues Nazareth et Brennan :medium_usine_Recollets.jpg
Cette vague d’industrialisation provoqua la disparition progressive des résidents et de leurs médiocres logements qui furent détruits pour faire place à des entrepôts et des usines ainsi qu’à l’habitat ouvrier qui ceintura les usines et les manufactures. Les conditions qui leur étaient faites étaient désastreuses. Il fallut attendre 1892 avec le tramway électrique pour que les travailleurs puissent établir leur lieu d’habitat éloigné du Faubourg.

Dans la prochaine note, j’aborderai la manière dont le Faubourg a largement contribué à la seconde vague d’industrialisation de Montréal.

 

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