26 octobre 2008
La démarche participative dans l’urbanisme : le cas réussi du réaménagement de Benny-Farm (Montréal)
Quand un vaste terrain est en passe de se libérer dans une ville dynamique, les idées de projets d’aménagement ne manquent pas, tout comme les conflits d’acteurs locaux... Et dans une ville comme Montréal, où les groupes d’intérêt peuvent être très actifs et bien organisés, il n’est pas toujours simple de définir un projet de réaménagement fédérateur. Parfois, la situation est littéralement bloquée, comme ce fut le cas en 2002 à propos d’un vaste territoire appelé Benny-Farm. Comment avancer malgré tout ? Hé bien, par la médiation… Facile à dire… C’est pourtant la recette adoptée avec succès par une petite agence d’urbanisme, Convercité. Voyons donc quels en furent les ingrédients et le résultat aujourd’hui.
Avant tout, quelques précisions : à la base, Benny-Farm était une cité résidentielle construite pour accueillir les vétérans de la Seconde Guerre Mondiale. Son architecture, singulière pour le quartier, était fondée sur le concept de cité jardin avec des immeubles de petite hauteur,
en brique, serpentant au milieu de vastes étendues de pelouse.
Les vétérans ont commencé à s’y installer en 1946, et tout une petite communauté s’y est animée pendant une cinquantaine d’années rythmées d’évènements communautaires tels que des carnavals ou des compétitions sportives…

Mais la population vieillie, tout comme les bâtiments, et l’idée du réaménagement commence à voir le jour en 1991. La société gestionnaire développe un projet quelque peu radical : détruire tous les vieux bâtiments pour en construire de nouveaux réservés aux vétérans restants pour une part, l’autre devant être vendue au secteur privé. Très vite les voix s’élèvent : « ce projet porterait atteinte à la mémoire des lieux », encore très vive, et à la « valeur patrimoniale de l’ensemble ». Le projet est corrigé : quelques bâtiments seront conservés, le reste sera détruit. La municipalité confirme ce correctif en accordant le permis de détruire… Mais le mouvement d’opposition prend de l’ampleur : pétitions, manifestations, témoignages d’experts venus confirmer la valeur des bâtiments…
Finalement, la Société Immobilière du Canada (la SIC, dont la mission est de développer et de vendre les terrains excédentaires du gouvernement canadien) rachète le site en 1998, abandonne le projet initial mais se charge d’en élaborer un nouveau en 1999. Deux nouveaux immeubles sont construits à la place d’anciens, mais la question du réaménagement global reste en suspend. 
Plusieurs groupes de citoyens locaux imaginent alors eux-même des projets de réaménagement. Le plus abouti est celui du Fond Foncier Communautaire de Benny-Farm, qui imagine un « Benny-Farm 2000 ». La SIC appuie dans un premier temps ce projet, qui échoue faute de financement viable et d’un réel appui de la population locale.
Au début de l’été 2002, la situation atteint son paroxysme, les articles de presse s’enchaînent rapportant des prises de position toujours plus virulentes sur « quoi faire de Benny-Farm ? », et ce dans un contexte de crise du logement. Pour débloquer la situation, la SIC lance un processus participatif et fait appel à un médiateur indépendant, l’agence Convercité. L’objectif est de rassembler toutes les opinions présentes afin d’en tirer des objectifs de développement commun et de proposer un projet réellement fédérateur. Le défi est de taille : l’agence doit régler un conflit de 12 ans en 4 mois ! Comment s’y prend t-elle ?
D’abord, un groupe de travail est mis sur pied, censé être représentatif des préoccupations en jeu. On y trouve des représentants de la municipalité, des commerçants, des résidents, des groupes d’intérêts… Bref, ceux pour qui le développement du site constitue un enjeu primordiale. Pour servir de base aux futurs débats du groupe, l’agence, suite à la consultation des acteurs, définit dix principes directeurs pour le redéveloppement du site qui peuvent se résumer en quelques mots clés : communauté, intégration, mixité, services, qualité de vie, symbolisme, réalisme. C’est sur cette base que débute le processus participatif, divisé en quatre étapes.
La première étape est la recherche de consensus sur les objectifs de développement. Quatre jours de débats intensifs ont été nécessaires pour y parvenir : il en ressort par exemple que la vocation résidentielle devra concerner 75% du site et que le logement abordable concernera 27% des 500 unités d’habitation prévues.
La seconde étape, c’est l’élaboration d’avant-projets par quatre firmes d’architecte devant prendre en compte les objectifs de développement énoncés par le groupe de travail. Deux semaines seulement leur sont consacrées ! Mais trois de ces firmes ont déjà travaillé par le passé sur ce site, et il en résulte au final une grande richesse des propositions :
Concept A : plan Daoust-Lestage

C’est certainement la proposition qui vise le plus à respecter l’esprit cité-jardin initial, recréant un îlot urbain paysagé.
Concept B : plan BRAQ-In Situ

Ici, au contraire, le pari est d’ouvrir totalement le site au quartier par la création d’un nouveau réseau d’espaces publics qui poursuit le dessin traditionnel des rues et parcs du quartier.
Concept C : plan Saïa, Barbarese et Claude Cormier

Ce projet est en quelque sorte un mixte des deux concepts précédents. Il se propose de sauvegarder le plan d’origine et la mémoire du lieu tout en ouvrant le site au quartier. Un réseau de sentiers assure une cohérence d’ensemble permettant une mobilité à travers tout le site, facteur de sentiment d’appartenance. Le projet propose l’insertion d’un verger ornemental sur l’ensemble du site d’origine refaisant naître une couche de l’histoire du site, car en effet, avant l’édification des bâtiments en 1947, le site avait un usage maraîcher en produisant le fameux « melon de Montréal ».
Concept D : plan l'OEUF

Dans ce projet, la majorité des bâtiments sont sauvegardés, respectant le dessin du bâti d’origine.
La troisième étape, c’est celle de l’implication de la population locale. Cela eut lieu lors d’une soirée de présentation des avants-projets, où le public a été amené à promulguer des commentaires sur les différentes options proposées. Cette étape s’est prolongée par l’exposition des avant-projets dans le quartier. Une synthèse a ensuite été rédigée.
De cette synthèse, et des objectifs de développement communs, la SIC a élaboré un plan d’ensemble en quatrième et dernière étape en retenant une des quatre firmes d’architecte, en l’occurrence la firme Saïa-Barbarese, considérée comme étant celle qui a su le mieux respecter l’équilibre entre la préservation de l’identité du site et l’ouverture au quartier.

Aujourd’hui, le site est presque totalement réaménagé et habité, et le projet a obtenu plusieurs prix concernant le processus participatif et la qualité des constructions, notamment en matière d’architecture durable. Le succès de cette démarche tient aussi à la volonté de transparence de la démarche participative, où tous les documents et les rapports furent mis en ligne au cours du processus sur un site Internet créé à cet effet : Benny-farm.org.
Il y a deux semaines, le groupe de travail a remis son rapport final qui reprend en détail le parcours réalisé avec succès.
Matthieu Remblière
Pour aller plus loin :
Un reportage télévisé sur l’architecture durable à Benny-Farm
Une vidéo du processus participatif sur le site de la SIC
Une vidéo amateur du site :
Un article scientifique concernant la mise en œuvre du projet : RIEL-SALVATORE, Gabriel, « Gouvernance (La) locale : le cas Benny Farm à Montréal », dans Canadian journal of urban research, vol. 15, n° 1, suppl., 2006, pp. 41-61. (Ref URBAMET)
Une exploration dans les bâtiments abandonnés de Benny-Farm
21:03 Publié dans Urbanisme | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : urbanisme, architecture




